En tension vers l’utopie

Le but de cette page particulière du site du Calicot autour de l’ouvrage C’est foutu ou pas? est d’alimenter, par des réflexions et des débats avec vous, cette idée que le pire n’est jamais certain !

« Alors, c’est foutu ou pas? » Ces derniers mois, cette question est devenue de plus en plus pesante. La pandémie a accentué le doute, et désormais, la réponse affirmative l’emporte: « Oui, bien sûr que c’est foutu ! » Ce n’est guère contestable.

Lors d’un atelier d’écriture dans un collège au mois de mars, une élève de troisième a eu cette expression: « On en est à l’apéro de l’apocalypse. » Si elle était la seule à penser ça, cela n’aurait qu’une valeur anecdotique, l’expression étant bien jolie, mais très nombreux sont les autres élèves qui l’ont exprimé bien plus crument, sans fioritures.

Pourtant, la même élève, lors du débat sur « Quel avenir voudriez-vous ? », a été l’une des plus engagées dans la réflexion… positive. Dans d’autres collèges, des élèves de cinquième ont raconté, toujours sur le même thème de débat, l’importance que la nature revêt pour eux. C’est donc un fait que le « Vivant » constitue une valeur au sens fort du terme pour une partie importante de la jeunesse.

Le Vivant est un concept apparu assez récemment ; il a été largement popularisé par le livre de Baptiste Morizot, Manières d’être vivant (Actes Sud), et, désormais, parler du « Vivant » fait sens pour de très nombreux jeunes (et adultes également). La pandémie a propulsé cette question du Vivant au premier plan : le coronavirus vient-il d’une chauve-souris, d’un pangolin ou d’un laboratoire P4 ?

Les réponses, qui ont opposé des thèses extrêmement contradictoires, auraient pu trouver une issue dans cette simple idée que, quelle que soit la source du virus, la pression que nous exerçons sur le Vivant est beaucoup trop forte. Nous pourrions être à peu près d’accord sur ce point, et « répondre » à la pandémie par un débat sur la planète que nous voulons et la vie que nous imposons aux autres êtres vivants, et désormais, que nous nous imposons à nous-mêmes. Car, depuis mars 2020, de nombreux États s’entendent à nous empêcher de vivre à pleins poumons. Mais peuvent-ils restreindre l’exubérance de la vie et la cantonner à des horaires, à des lieux ? lui poser des limites, des frontières ?

La notion de « Vivant » ne met donc pas tout le monde d’accord (ce qui est devenu très difficile et nous y reviendrons dans un autre article), mais en tout cas, elle permet d’élever le débat, plutôt que d’en rester aux images d’une Nature hostile et dangereuse, voire mortelle. Et pour cela, commençons par cesser de séparer et distinguer, voire opposer, Nature et Culture.

Selon cette vision duale et manichéenne, nous sommes les glorieux représentants de la Culture, assaillis par une Nature hostile. Et voici qu’un élément microscopique de cette Nature, un simple virus, va mettre à genoux la Culture… et sous terre l’humanité ! Cette vision d’horreur est largement propagée par les collapsologues, les États et les conspirationnistes de tous bords, et prospère sur fond de dystopies, cette littérature à la mode depuis de nombreuses années. La solution est alors induite par la manière de présenter cette « lutte » : si la Nature nous attaque, répondons par notre Culture, et pour l’essentiel, par de la culture scientifique.

Remisons au musée ces idées d’une absolue ringardise et d’un manichéisme stupéfiant. Avec la notion de Vivant, nous devenons tous parties prenantes d’un même monde – chez les jeunes, l’idée qu’il n’y a aucune planète-bis ou comète de secours est très nette ; il n’y a que quelques savants fous pour vouloir expédier l’humanité sur Mars ou sur la galaxie d’Andromède.

Appuyons-nous sur l’envie de vivre des jeunes. De plus, comment ne pas remarquer que les animaux aussi ont une culture, en l’occurrence une faculté d’adaptation au monde que nous leur imposons.

Un seul exemple suffira ici : pour que la corneille noire s’habitue à venir becqueter nos poubelles en plastique transparent des villes, il a bien fallu qu’elle modifie son mode d’alimentation, s’adapte aux restes de frites et de kebab, donc qu’elle fasse évoluer dare-dare sa… culture alimentaire. La corneille noire – et en réalité tous les animaux – ont donc une culture, eux aussi, ce que l’anthropologue Gregory Bateson caractérisait comme un ensemble de « ruses » pour survivre et vivre.

L’être humain n’est que le plus rusé – en tout cas à court terme – et surtout il est devenu le plus puissant de tous les représentants du Vivant. Si cela est vrai – et nous le croyons en effet –, alors, pourquoi n’emploierait-il pas sa capacité à inventer des ruses visant la conservation du Vivant ?

Pour le dire autrement, nous sommes « en tension vers l’utopie », ce dernier mot étant entendu au sens positif qu’il n’avait pas chez Thomas More, mais qui était pourtant présent, avant lui, chez Christine de Pizan, par exemple, dans sa fabuleuse Cité des Dames. Une utopie, c’est une construction sociale imaginée – et pas forcément imaginaire, ce qui laisserait entendre qu’elle est totalement irréaliste et surtout irréalisable – qui élève celles et ceux qui se posent, dans leur vie quotidienne et dans leurs réflexions, comme « en tension » vers le meilleur.

Les enfants, lorsqu’ils grandissent et tant que les mauvaises fréquentations issues du monde adulte ne les amènent pas vers le narcissisme, le cynisme, l’arrivisme sous toutes ses formes, sont, pour leur immense majorité, en tension vers le mieux. À nous de leur faire découvrir que l’utopie est le mieux sous sa forme politique, sociale, culturelle, écologique et éthique.

Certes, rien n’est aussi simple, mais cet article n’est que le premier d’une série destinée à alimenter les réflexions autour de cette simple question : C’est foutu ou pas?

À bientôt pour la suite.

« Alors, c’est foutu ou pas? » Ces derniers mois, cette question est devenue de plus en plus pesante. La pandémie a accentué le doute, et désormais, la réponse affirmative l’emporte : « Oui, bien sûr que c’est foutu ! » Ce n’est guère contestable.

Lors d’un atelier d’écriture dans un collège au mois de mars, une élève de troisième a eu cette expression : « On en est à l’apéro de l’apocalypse. » Si elle était la seule à le penser, cela n’aurait qu’une valeur anecdotique, l’expression étant bien jolie, mais très nombreux sont les autres élèves qui l’ont exprimé bien plus crument, sans fioritur

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